Une réflexion sur le design de la presse en ligne

Le sujet du design de la presse en ligne n’est soulevé que depuis très récemment et reste encore abordé comme si le design équivalait à un dispositif d’habillage (en somme une démarche purement stylistique), relativement déconnecté des usages, de la notion centrale de conception (sauf pour des analystes comme Jean-Louis Fréchin et Hubert Guillaud d’Internet Actu où ne cessent de percer ces enjeux). Quelques designers ont lancé des pistes de réflexion. On ne pourrait que se féliciter d’une telle démarche, si d’emblée dans sa référence constante aux modèles de la presse papier, elle ne ravalait dans une infériorité décrétée le design de la presse en ligne. Peter Gabor, qui a justement une culture et une expérience essentiellement “papier”, aborde la presse en ligne comme une déclinaison (c’est le terme employé) de son équivalent papier (Ce n’est pas qu’une question de support matériel, on verra qu’il n’y a justement pas d’équivalence absolue entre l’approche éditoriale d’un journal papier et d’un journal en ligne). L’usage de la typographie y serait grossière, l’organisation des pages préhistorique (je cite le mot d’Etienne Mineur),  le design amateur. Par son design, la presse en ligne ne pose pas non plus uniquement la question du support formel de l’information. D’ailleurs, je trouve le principe d’une instruction à charge trop sévère si le débat s’élargit au-delà de la vision quelque peu étriquée de la presse française et des chappelles du graphisme. La presse anglo-saxonne, par exemple, ouvre d’autres perspectives dont l’écho ne semble pas suffisamment entendu.

Aujourd’hui, au-delà delà de la lecture et de l’écriture, les portails de presse en ligne proposent des usages beaucoup plus diversifiés (multi-modaux) à travers la vidéo, les podcasts, mais aussi des dispositifs interactifs (timeline, infographies,  etc.) qui construisent différemment le sens de l’information en ajoutant de nouvelles dimensions dans le parcours de lecture. Un benchmark de quelques journaux américains, espagnols et italiens suffit à témoigner de la pertinence très aiguë du traitement de l’information sur le web, où les conditions d’énonciation ont radicalement changé. Où le lecteur devient co-énonciateur, non seulement à travers les commentaires, mais d’autres dispositifs comme le journalisme participatif. L’enjeu n’est pas ici d’aboutir à un jugement de valeur, qui hiérarchiserait les pratiques du papier vs les pratiques interactives, mais bien de montrer la grammaire dynamique proposée par le web.

Nicole Pignier et moi avons par ailleurs analysé en 2008 dans notre ouvrage Le Webdesign, sociale expérience des interfaces web, le support formel de plusieurs sites de presse en ligne. Le mode de support formel qu’est la grille, universellement pratiquée dans la presse,  se caractérise par un héritage médiatique et esthétique complexe. Cet héritage multiple, entre presse écrite, peinture, architecture et mouvements d’avant-garde, permet certes de lier les interfaces des sites de presse en ligne aux titres papiers, mais la temporalité et les modes de la lecture sur l’écran engagent une expérience qui situe le design sur un plan différent. Par là, on peut dire que les pratiques nouvelles de la lecture et de l’écriture transforment cet héritage, modulent le texte qu’elles organisent. D’où la difficulté de placer sur le même plan un site de presse en ligne et un journal papier. Comme l’écrit Nicole, “être attentif aux traces culturelles des principes d’organisation de l’information [...] c’est prendre en compte le pouvoir créateur du designer interactif qui invite l’usager à renouveler sa pratique des textes” (l’emphase est de moi).

Pour terminer,  il semble judicieux d’envisager la presse en ligne dans une perspective évolutionniste, comme pour le positionnement des métiers du design numérique. Adaptive Path, à travers sa vidéo concept Aurora, développée dans le cadre du Mozilla Labs, l’a totalement envisagée ainsi. Cet essai de prospective ramène le design sur le terrain plus juste de la tension entre l’usage et le choix formel. A aucun instant, ici, le débat n’est restreint autour des questions de forme.


Aurora (Part 1) from Adaptive Path on Vimeo.