J’ai déjà publié l’an passé, dans l’actu de *designers interactifs*, un bref Voyage dans les interfaces de science fiction. Cette vision du futur, que l’on nous demande inlassablement d’imaginer, connaît une longue filiation dans le cinéma de science fiction et dans le genre des video concepts, qui seront l’objet d’un prochain billet. Dans mon précédent article, je n’avais pas cherché à incarner et à analyser ces visions. J’ai ainsi rassemblé quelques extraits de films en partant du Metropolis de Fritz Lang (1927). J’aurais pu également démarrer par le plus ancien Voyage dans la Lune de Méliés (1902), mais je chercherai ici à me limiter aux interfaces. Je précise par ailleurs que le point de départ de cette nouvelle réflexion m’a été donné par Pascale Neveu de Vocation Graphique, qui m’a chargé de diriger pour ses étudiants de 4ème année un projet de recherche sur les interfaces innovantes.
Il est intéressant de partir de la définition de la science fiction : “un genre narratif (littéraire et cinématographique) structuré par des hypothèses sur ce que pourrait être le futur et/ou les univers inconnus en partant des connaissances actuelles (scientifiques, technologiques, ethnologiques etc.)”. Elle questionne la relation ou les problématiques qui peuvent exister entre le présent et une représentation du futur plus ou moins éloigné. Ce que nous décrivent ces interfaces ancrées dans le futur, c’est une anticipation qui s’opère à partir des références connues dans le domaine des interactions homme / machine réelles. Les films cités ci-dessous convoquent un imaginaire singulier et démontrent à travers le temps la puissance de leur rayonnement culturel (l’un des meilleurs exemples étant sans doute la saga de Star Trek).
Trois chercheurs allemands, Schmitz, Endres et Butz, ont mené depuis 2003 une étude pour interroger les influences des interfaces futuristes dans les films. Ils ont mis en évidence plusieurs facteurs :
- les effets spéciaux disponibles techniquement
- le budget de production
- les produits existants et les recherches menées en design d’interaction
- l’imagination du réalisateur
D’autres chercheurs, Paul Dourish et Genevieve Bell, au Royaume-Uni, ont questionné la place de l’informatique ambiante dans les films de science fiction, dans un article intitulé “Reading Science Fiction Alongside Ubiquitous Computing“. Leurs conclusions point dans la même direction : l’imaginaire collectif développé à partir des films de science fiction s’interpénètre avec les champs de la recherche en interaction homme / machine. Jean-Noël Lafargue illustre ce propos dans un article relatant la filiation de l’invention du téléphone mobile à partir de Star Trek.
“Science fiction does not merely anticipate but actively shapes technological futures through its effect on the collective imagination”
“Science fiction visions appear as prototypes for future technological environments”
Les principales thématiques développées autour de l’interaction dans les films de science fiction :
- l’intelligence artificielle et synthèse vocale (Star Trek, 2001, Space Odyssey, AI, Artificial Intelligence (2001), Time Machine (2002) : un assistant intelligent)
- les interfaces tangibles
- la réalité augmentée (Johnny Mnemonic, Total Recall)
- les interfaces neurales (Johnny Mnemonic, The Matrix
- l’identification numérique des personnes, qui soulève les questions très actuelles de la privacy et de la sécurité (Logan’s Run, Gattaca, Bourne Identity, Alien IV)
Metropolis (1927) de Fritz Lang, film en noir et blanc muet, est considéré comme l’un des plus anciens films de science fiction et a profondément et durablement influencé le genre (la notice Wikipedia liste certaines de ces influences). Il relate une ville futuriste habitée par des travailleurs esclaves et des familles dirigeantes, sur fond de lutte des classes. Sa vision du futur est très mécaniste (la culture numérique n’existe pas encore), même si elle est fondée sur la conscience du télégraphe, de la radio et du téléphone et met en scène des machines dont les interfaces tangibles ont été conçues avec un design “anti-utilisateur” comme le montre l’extrait suivant.
Metropolis – Fritz Lang – 1927 from Benoît Drouillat on Vimeo.
Blade Runner de Ridley Scott, sorti en 1982 dans les salles et adapté du roman de Philip K. Dick, Do Androids Dream of Electric Sheep?, a acquis le statut d’un film mythique. Comme dans Metropolis, la femme androïde y occupe une position centrale. Son esthétique, inspirée du film noir, relate un futur proche (2019) où les humains cohabitent avec les androïdes (Replicants). Pour les analystes, Blade Runner représente “un moment clef dans l’évolution des effets spéciaux au cinéma” (voir cette page) puisqu’il coïncide avec l’émergence du traitement numérique. L’extrait suivant montre une raisonance particulièrement actuelle comme représentation de la ville numérique, qui est constamment reprise depuis (voir plus loin l’extrait de Babylon AD) :
Blade Runner digital city from Benoît Drouillat on Vimeo.
En 1990, Total recall, du réalisateur Paul Verhoeven, toujours à partir d’un roman de Philip K. Dick, explore les technologies d’affichage ambiantes et holographiques :
Total recall display + holographic interface from Benoît Drouillat on Vimeo.
Johnny Mnemonic (1995) est un film de Robert Longo. Johnny, personnage interprété par Keanu Reeves, y est un trafiquant d’information doté d’un implant cérébral qui lui permet d’effectuer des transferts de données sécurisés. L’interface neurale est le thème principal de ce film référence du cyberpunk.
X-Men, de Bryan Singer est sorti en 2000. L’un des scènes du film aborde également la question de l’affichage tangible (physical display) à travers cette représentation en 3D du plan d’une ville :
X-Men physical display from Benoît Drouillat on Vimeo.
Artificial Intelligence: A.I. de Spielberg (2001), outre son thème éponyme (intelligence artificielle), aborde la réalité augmentée :
Artificial Intelligence AI – augmented reality – 2001 from Benoît Drouillat on Vimeo.
La même année, du même réalisateur, sort en salles le film Minority. Ce film a évidemment un écho particulier dans la chronologie des films de science de fiction car c’est l’une des premières fois où les rapports entre la fiction et la recherche se font aussi explicites. Alex McDowell, le chef décorateur (production designer), s’est inspiré de sa visite au MIT Media Lab où on lui a présenté des prototypes d’interfaces gestuelles. Son intention était de faire référence à la technologie actuelle tout en lui donnant l’aboutissement logique de ce qu’elle serait dans 40 ans. Microsoft devait par ailleurs contribuer à la production du film, mais la collaboration n’a pas abouti. La firme a publié les esquisses des recherches de son département design.
Un autre aspect intéressant du film, les constantes publicités personnalisées, et notamment cette scène où Tom Cruise entre dans un magasin. Mais le moment-clé du film est l’écran transparent qui permet avec son interface multi-touch de balayer les souvenirs ou les visions des pre-cogs. La grammaire gestuelle que l’on reconnaîtra aisément : drag and drop, vider l’écran, zoom. Le film montre également un exemple d’e-paper (USA Today). Les technologies du film (l’écran multi-touch) agissent comme un prototype pour les designers puisqu’elles ont été réalisées quelques années plus tard par Jeff Han dans un prototype qu’il a présenté à la conférence TED.
Minority report interface from Benoît Drouillat on Vimeo.
Film de moindre envergure, Time Machine (2002) de Simon Wells, présente un intéressant principe d’assistant virtuel :
Time Machine – holographic agent – 2002 from Benoît Drouillat on Vimeo.
Iron Man, de Jon Favreau, sorti en 2008, reprend différents principes d’interfaces : interface holographiques, écrans ambiants, Head-Up Display (HUD), multi-touch…
Iron Man – 2008 from Benoît Drouillat on Vimeo.
Enfin, la même année, Mathieu Kassovitz, inspiré par le roman Babylon Babies de Maurice G. Dantec, réalise Babylon A.D. où on distinguera quelques clins d’oeil : à la ville de Blade Runner, ainsi qu’au style d’interaction de l’iPhone.
Babylon AD – interface ) 2008 from Benoît Drouillat on Vimeo.
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