Ce que Mc Luhan apporte à la compréhension des média électroniques

L’ouvrage de Marshall Mc Luhan, Pour comprendre les média, analyse en profondeur les effets de la technologie sur la réception que les hommes ont des média et de l’information. Il a beaucoup insisté sur la dimension pragmatique que revêt la forme des média, influant directement sur le sens de leur contenu, et l’idée que les média sont des prolongements de nos sens et de notre système nerveux central. Cela est vrai par exemple quand nous consultons une même information dans l’édition papier et l’édition en ligne d’un journal quotidien. Sans entrer dans le détail de l’expérience, on conçoit bien que le sens donné à cette information est investi différemment selon le médium.

Ses théories sont encore en grande partie d’actualité au regard des média électroniques, car la pensée de Mc Luhan ne se limite pas aux média existants. Dans les rapports qu’entretiennent les média entre eux, qui est en ce moment un vaste thème de débat (presse papier vs presse en ligne),  ressort souvent la notion cruciale d’hybridation. “L’hybridation ou la rencontre de deux média est un moment de vérité et de découverte qui engendre des formes nouvelles.” (p77 de l’édition Point Seuil Essai). Cette notion me semble bien illustrer la situation d’innovation actuelle à laquelle est confrontée la presse d’une manière générale. Je l’ai évoqué notamment lorsque The New York Times a rendu disponible l’application Times Reader, qui cherche à faire se rencontrer l’affectif du support matériel du papier et l’usage engageant du web. De là émerge une forme nouvelle, une façon inédite de consommer l’information, plantée hors du navigateur et un prolongement évident du sens tactile à travers les métaphores de la page. En cela un Times Reader “déplace les rapports intersensoriels”, les transposent dans une “nouvelle forme de vie” fondée sur le vécu culturel des lecteurs.

En cela aussi, “un nouveau médium ne s’ajoute jamais aux média antérieurs et ne les laisse jamais intacts. Il les bouscule sans cesse et leur trouve de nouvelles formes et de nouveaux emplois.” C’est à ces nouveaux emplois que la presse papier devrait notamment être en train de réfléchir plutôt que de jouer sa survie sur l’opposition du modèle payant au modèle gratuit.

Mc Luhan développe une vision passionnante sur la technologie qui devancerait désormais les usages : “la demande d’une technologie nouvelle est peut-être la plus évidente des structurations ou des effets phsychiques qu’elle produit. Personne ne réclame d’automobile tant qu’elle n’existe pas, personne ne s’intéresse à la télévision tant qu’il n’y a pas d’émissions. Le pouvoir qu’a la technologie de créer sa propre demande n’est pas étranger au fait qu’elle est avant tout un prolongement de notre corps et de nos sens.”

Il mêle étroitement les nouvelles technologies à l’organique et c’est effectivement il me semble la direction très claire prise par l’évolution des interfaces (lire à ce sujet l’excellent billet d’Hubert Guillaud, Demain, les interfaces organiques). Il oppose l’âge mécanique, celui de Gutenberg, à l’âge électrique, associé à nos organes. “Notre nouvelle technologie électrique a une tendance organique et non mécanique parce qu’elle prolonge non pas nos yeux mais notre système nerveux central”.

Il y a aussi chez Mc Luhan une idée de la filiation de la forme de la mosaïque à travers une autre opposition qui est celle de la séquentialité du livre et de la lecture fragmentaire du magazine, du journal. Que penser aujourd’hui de cette forme de la mosaïque dans l’information en ligne ? C’est un autre exemple de mutation génétique, pour conserver la métaphore évolutionniste. Il faut aussi se souvenir que Mc Luhan avait perçu pour la télévision la dimension cinétique de la mosaïque, que l’on retrouve totalement dans les média interactifs.

Autre vision fascinante, c’est la comparaison par Mc Luhan des pixels de l’ordinateur, qu’il appelle des points, au courant impressionniste. Pour lui, “toutes ces techniques annoncent d’autres formes électroniques, comme les points et les traits de l’ordinateur, en effet, elles caressent à petits points les contours de toutes les sortes d’êtres”.

Cette réflexion est une succession de notes encore incomplètes, mais elles resituent un peu la pensée de Mc Luhan en la liant à nos préoccupation. Je trouve que sa grande force était d’être un système de pensée dynamique, sans a priori culturel. Je continuerai à y faire appel car je la trouve très utile pour élaborer une grille d’analyse judicieuse des enjeux actuels autour de l’information qui est, Mc Luhan l’avait distinctement perçu, le fondement de notre économie.

mcluhan


Category : blog

2 Commentaires → “Ce que Mc Luhan apporte à la compréhension des média électroniques”


  1. Flavien Roelandt

    9 months ago

    Très bon article ! :)

  2. [...] Ce que Mc Luhan apporte à la compréhension des média électroniques [...]


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