Bernard Poulet, rédacteur en chef à l’Expansion a publié chez Gallimard un des meilleurs ouvrages sur les mutations de l’information depuis Une Presse sans Guternberg. Précis et exhautif, La Fin des journaux et l’avenir de l’information dresse un diagnostic sans complaisance des atermoiements de la numérisation progressive des journaux. Bien que les 3 premières parties de l’ouvrage se complaisent parfois dans un système d’idées quelque peu immobiliste, les 6 dernières, tournées vers l’émergence des nouveaux usages, témoignent d’une remarquable capacité d’analyse et de synthèse des courants culturels de l’information en ligne et au-delà.
Dans les 2 premières parties du livre, l’auteur dresse un diagnostic sévère de l’état de la presse, force chiffres à l’appui. Loin d’exposer uniquement la problématique en termes quantitatifs, il analyse les raisons profondes de la désaffection des lecteurs pour les journaux : perte de crédibilité, transformation des habitudes de lecture chez les jeunes, etc.
La seconde partie, intitulée Publicité : les journaux asphyxiés, décrypte les “perversions” induites par la migration des budgets publicitaires sur internet. Pour Bernard Poulet, “le succès d’Internet menace la notion même de “titre” et la valeur de la marque [d'un titre de presse]“. S’ensuit une critique un peu trop systématique des média sociaux, mais les arguments de l’auteur sont sérieusement documentés.
La machine Google, troisième partie de l’ouvrage, est un plaidoyer anti-Google, dont la charge critique demeure mesurée et lucide sur le basculement des revenus publicitaires vers des entreprises qui considèrent l’information comme une simple commodité.
La 4ème partie, essentielle dans le livre, est dédiée à la définition de la notion d’information. Pour l’auteur, les blogs contribuent à la surcharge informationnelle et ne sont que “bruit”, à l’opposé de l’authentique travail journalistique. Il pose une analyse très judicieuse du modèle du portail d’information The Huffington Post, dont il critique l’économie gratuite.
L’éclatement de la scène publique commune (5ème partie) met à jour l’analyse des rapports qu’entretiennent presse et pouvoir, tout en concluant que l’époque du “pouvoir” des média se termine.
Il faut appréhender le chapitre consacré aux nouvelles habitudes de lecture (6ème partie), qui aborde très bien le “glissement” caractéristique des parcours de lecture.
Bernard Poulet se penche également sur les modèles gratuits qui se situent dans la mouvance idéologique d’Internet. Ce “triomphe du gratuit”, au-delà d’être un levier marketing, n’est pour lui qu’un moyen différent de gagner de l’argent. Il questionne enfin les modèles payants de la presse en ligne, en mettant en exergue la thèse criticable de la cannibalisation des supports.
L’auteur aborde ensuite l’idéologie d’internet, qu’il transforme en diatribe contre le “culte de l’amateur” et le “tous journalistes” qu’il sous-tend. A travers la “fatigue des blogueurs”, qui finissent par arreter la publication, il démontre l’aporie du système.
La fin de l’ouvrage permet à l’auteur d’amorcer une réflexion sur les nouveaux modèles de la presse, avec la problématique des rédactions désormais de plus en plus souvent intégrées, l’ancrage hyper-local ou communautaire et leurs monétisations nouvelles. Pour autant, conclut-il, aucun modèle n’a encore été validé par sa réussite économique, et la plupart des pure players s’adonnent davantage au commentaire qu’à l’élaboration de nouvelles.
La conclusion de l’ouvrage s’effectue sur le passage en revue des expérimentations des journaux : abonnement payant, journaux gratuits, e-paper, tout-internet, délocalisation, diversifications, nouvelles formes de publicités, nouvelle définition du journalisme, etc. Pour Bernard Poulet, la presse doit rechercher d’autres modèles, qui peuvent être du côté des financements publics, pour garantir sa survie.
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