Bakchich, version web, version papier
Saturday 10 October 2009
Bakchich.info, site d’information satirique et indépendant, opère un passage très intéressant du web au papier, empruntant un chemin d’évolution inverse dans le champ des media, qui a été commenté comme relativement inédit. Pour cela, Bakchich s’est entouré de l’agence Rampazzo & associés, qui manie aussi bien le pixel que le point de trame, et a imaginé une maquette papier dont la conception ancre le journal dans une véritable identité papier et une lecture sensiblement différente.
On perçoit, à travers le travail de l’agence, l’intention de rendre cette identité plus intense sur le papier (Bakchich est écrit en majuscules et en défonce sur fond noir, alors que sur le web il est en bas de casse et sur un cartouche blanc). Cette intensité gomme en même temps un attribut important de la maquette web qui est la couleur orange, exploitée de manière parcimonieuse sur le papier. Là où sur le web les éléments contextuels (système de navigation et de recherche, appels de rubriques, etc.) sont intensifiés — en orange et en noir — pour les besoins de la transversalité, le papier joue sur un registre typographique plus nuancé, plus expressif. Le web s’inscrit davantage dans des systèmes d’oppositions binaires : gras / maigre, blanc / noir, grand / petit qui agissent comme une signalétique, pour structurer le parcours de lecture non-linéaire. Cette mutation typographique ne signifie pas que l’un ou l’autre des deux media est plus sophistiqué mais qu’ils induisent des systèmes différents sur lesquels reposent des traitements de l’information sensiblement différents.
Interrogé sur 01net à propos de “l’arrivée de ce nouveau support par rapport au Web”, Nicolas Beau, directeur de la rédaction souligne :
Nous avons fait un saut qualitatif dans l’editing grâce au papier. Sur le Web, le circuit de relecture de la copie est très court. Avec le papier, d’autres contraintes existent en termes de maquettes, de calibrage. Le papier appelle à plus de rigueur. Mais il ne faut pas sous-estimer ce qu’apporte le Net. Vrai laboratoire d’idées, il nous a permis de donner une chance à de jeunes journalistes, de créer une petite marque. Sans Internet, nous ne serions pas là.
Ce “saut” n’équivaut pas à un simple changement de support. Dans la hiérarchie des maquettes respectives, l’ordonnancement des articles et l’enchaînement des rubriques le démontre. On notera que Bakchich papier utilise des codes couleurs pour distinguer ses rubriques, codes absents sur le web. L’identité des rubriques est renforcée dans la version papier, pour souligner l’architecture du journal. Dans un billet publié en 2007, “Comment optimiser le temps de lecture ?“, Nata Rampazzo aborde de manière très détaillée cette question et fournit des outils d’analyse précieux. Il y explique que la lecture d’un journal papier est soumis à la contrainte de temps et qu’il faut “prendre en charge le lecteur”. Bakchich version papier emprunte, dans une certaine mesure, à cette “hiérarchie et repérages maximums” des journaux gratuits, tout en conservant la linéarité de la lecture (voir le colonage favorisant l’ampleur du texte). Alors que le statut hiérarchique des articles est statique sur la version papier, sur le web, il est profondément dynamique, temporel. Le web est plus proche de ce Nata Rampazzo nomme “lecture survol”, plus verticale.
Ces modifications morphologiques de Bakchich sont un témoignage original dans lequel c’est, pour une fois, le web qui précède le papier. Il est difficile de discerner dans quelle mesure cela a pu influencer le travail de la maquette papier du journal. Le travail d’architecture de l’information a probablement été central et a consisté davantage qu’en une simple transposition, comme le montrent les quelques éléments que nous avons relevés. Au-delà de l’argument économique motivant cette version papier du journal, cette démarche met en lumière la complémentarité des pratiques culturelles liées à l’information.

