Dans Communiquer en rich media, Alain Joannès introduit la distinction entre plurimedia (plusieurs media s’additionnent sur des supports différents), multimedia (plusieurs modalités sont proposées dans un même support, comme un site web) et rich media (un ordonnancement complémentaire, scénarisé et interactif de plusieurs modes d’expression). Ces définitions permettent de concevoir qu’aujourd’hui multimedia et rich media sont souvent confondus. Le projet d’Alain Joannès est de faire tendre le traitement de l’information vers le rich media. On perçoit d’emblée, dans le propos de l’auteur, la volonté d’insister sur les potentialités de ces usages et non une attitude de défiance. C’est un positivisme qui contraste avec la pensée ambiante de la profession. Ces définitions sont immédiatement reliées à des solutions possibles pour la crise de la presse. Pour cela, l’ouvrage d’Alain Joannès doit être distingué.
Quand Alain Joannès envisage les modes d’expression (chapitre 1), c’est avec une conscience surprenante des enjeux du design d’information. Il se montre même critique quand il relève les procédés faciles du “web pour faire de la télévision”. Pour lui, “un organe de presse en ligne peut très bien proposer de très nombreuses photographies et vidéos sans être vraiment rich media parce qu’il ne rompt pas complètement avec l’ergonomie des médias traditionnels, ceux du papier et du web en mode texte”. Quand l’auteur démonte les mécanismes de Flyp (étude de cas 2), un magazine multimédia, il en perçoit avec acuité les limites. Loin d’adopter un discours trop laudatif sur le multimedia, il porte un regard critique.
La notion de bricolage informationnel développée par Alain Joannès consiste à explorer les potentialités interactionnelles du rich media. C’est une approche particulièrement habile car elle insiste davantage sur la nécessité de questionner la pratique interactive que l’impasse actuelle liée aux modèles économiques. Communiquer en rich media se révèle un excellent trait d’union dans la façon dont il relie réflexion, conception (et donc design) et outils. Il témoigne du processus d’élaboration de l’information tant d’une manière pratique qu’avec une approche conceptuelle. Même si l’ouvrage aurait pu relier plus formellement traitement et structuration (chapitre 6) avec les méthodologies de l’architecture de l’information. Par sa curiosité de la chose interactive, Alain Joannès réussit toutefois à (ré)concilier le savoir-faire journalistique de l’écrit, de l’image et de la radio avec la culture numérique. L’ouvrage est un objet au confluent des deux cultures.
Communiquer en rich media est ponctué de visions très justes, comme celle de l’amoindrissement progressif du web en mode texte. Une autre vision est celle des métiers et du management des expertises et des compétences (au chapitre 7). Il s’emploie à répondre aux craintes et aux réticence de sa profession face aux évolutions inévitables de l’information. Il dresse l’inventaire des expertises, presque exhaustif, qui pourrait être complété par le design d’information et la scénarisation interactive. Car se pose en effet la question de qui conçoit les modules rich média dans cette chaîne d’expertises. Par ailleurs, le terme “animations” traduit sans doute davantage le dialogue avec l’interface, pour s’ajouter au “sens de la narration”. L’auteur loue les avantages du travail en essaims. Alain Joannès montre aussi — car la réflexion est globale — que l’achoppement actuel de la presse s’explique par un management inadapté davantage que par un manque de moyens ou de compétences : “A l’ère des réseaux communicants, l’organisation hiérarchique pyramidale est frappée d’archaïsme” (p 104). La pensée va jusqu’à remettre à plat la problématique des rédactions intégrées. La fin de l’ouvrage est marquée par deux saisissantes visions, qui ne font que renforcer sa pertinence : “recourir au rich media, c’est s’inscrire dans l’économie de l’attention”. C’est bien le coeur des enjeux. La seconde, c’est celle d’une information enrichie par agrégation continue, l’information en mode wiki. Alain Joannès ne fait pas qu’apporter une analyse lucide des évolutions de sa profession, il pointe les directions pertinentes dans lesquelles elle doit s’engager.
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